«Ce qui est vraiment important, c’est d’installer des jeunes »

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Producteur de porcs en conventionnel à Chavagne, Philippe Colleu aurait pu céder sa ferme à ses voisins désireux de s’agrandir. Il a pris le contre-pied et décidé de favoriser l’installation progressive d’agriculteurs biologiques sur différents systèmes, avant de partir définitivement à la retraite en décembre 2014. Président de CUMA pendant 20 ans, il est également un pourfendeur de la course au suréquipement individuel.

Quel a été votre itinéraire de transmission ?
En 2007-2008, j’ai mis 2 hectares à disposition d’un maraîcher, Jean-Martial Morel, qui était responsable de formation au CFPPA du Rheu. Il voulait s’installer et je le connaissais bien. Ça lui a permis de commencer à mettre son système en place tout en continuant à travailler à mi-temps. En 2011, il a été rejoint par un second maraîcher Julien Rondouin. Jean-Martial est en train d’installer son fils pour monter une troisième AMAP. Parallèlement, Guillaume Aveline s’est installé sur le coeur de la ferme en 2010 : 46 hectares en grandes cultures. Son père, qui avait une ferme voisine, en bio depuis les années 50, est décédé il y a quelques années. Après des études de dentiste, il a finalement décidé de reprendre la ferme familiale de 34 ha, contre toute attente, et je lui ai proposé de reprendre les terres qui me restaient. Je vais arrêter complètement mon activité d’ici fin 2014, mais je veux continuer ma démarche, notamment en accompagnant un nouveau projet d’installation de 300 à 400 chèvres bio sur la ferme. Une partie de mon atelier porc était sur paille, ce qui laisse un espace disponible de 1000 m2 sur la ferme, ainsi qu’une fumière couverte de 600 m2 et un silo pour maïs humide. Un dossier a été déposé auprès d’une laiterie pour faire 300 à 400 000 litres de lait par an.

Pourquoi avoir décidé de transmettre à des agriculteurs bio ?
Si je ne transmettais pas en bio, ma ferme partait à l’agrandissement des voisins. La vendre aux voisins, c’était la solution la plus simple et il y avait pléthore de candidats. J’aurais pu la vendre à un très bon prix, mais j’ai une situation confortable et ma volonté était d’installer un jeune avant tout. Je sais que je n’ai pas été un modèle, mais je défends plusieurs agricultures et pas une seule. Je suis également sensible à la préservation de l’environnement, que j’ai souvent défendue au sein de la CUMA. Chacun a le droit de développer l’agriculture qui lui correspond. Je suis un perfectionniste et ce qui m’intéresse, c’est que les systèmes soient performants. Je remarque que les meilleurs rendements économiques ne sont pas forcément chez ceux qui produisent le plus. Je savais aussi qu’en transmettant à Jean-Martial, Julien et Guillaume, les systèmes seraient performants écologiquement et économiquement. D’ailleurs, si j’avais été éleveur laitier, je pense que je me serais converti en bio.

Vous avez assuré la conduite des cultures lors de la première année de conversion de Guillaume, comment ça s’est passé ?
La femme de Guillaume travaillait en Allemagne et attendait un enfant. Il voulait logiquement être auprès d’elle, donc je lui ai proposé de faire sa première année de conversion bio, car ça lui faisait gagner du temps. J’ai galéré, car c’est extrêmement dur de faire des céréales en bio. Ici, les terres sont très hétérogènes et très sableuses et c’est déjà dur de faire des céréales en conventionnel. En bio, il faut être très précis sur les itinéraires techniques, être rigoureux et passer le bon outil le jour J. Je m’en suis bien sorti sur le blé car le printemps a été très sec, ça a été plus compliqué sur le maïs.

Ça a pesé sur votre relation ensuite ?
Avec Guillaume, on a une bonne relation, mais elle a été bancale au début car nous étions dans une organisation expérimentale. Ça a été un peu délicat, car c’était moi qui avait conduit les cultures et que le chiffre d’affaire était pour lui, avec les risques que ça comportait étant donné que c’était lui qui supportait les charges de la ferme. Sans compter qu’on est un peu à cran quand on débute. En plus, je n’avais pas compté une annuité de 10 000 ¤ dans les charges, ce qui a un peu perturbé les choses. On a discuté assez fort dans le bureau du comptable et après c’était réglé, on est passé à autre chose. On a tous les deux un fort tempérament, on dit ce qui doit être dit, quitte à s’engueuler, et puis on passe à autre chose.

Comment se passe la cohabitation des systèmes sur place ?
Ça se passe bien. Guillaume est très carré. Un peu comme moi. Les maraîchers sont très bons techniquement mais je trouve qu’ils ont un peu tendance à rester en situation de dépendance. Par exemple, ils tirent l’eau de mon puits pour leur système d’arrosage. Je les ai prévenus qu’en cas d’année sèche, ils n’auraient pas d’eau. Ils ont eu de la chance d’avoir vécu uniquement des étés humides jusqu’ici, mais j’ai dû me fâcher pour qu’ils fassent une réserve. Ils l’ont faite, mais je ne sais pas si 300 000 litres c’est suffisant, et ils comptent sur Guillaume pour la remplir. De même, comme j’irriguais mon maïs, ils en profitaient car je mettais un petit coup sur leurs légumes plein champs, ce qui leur a permis d’avoir des superbes récoltes. Maintenant c’est Guillaume le chef, donc il va falloir qu’ils s’arrangent entre eux. Et s’il y a un atelier chèvre qui se monte, ils vont devoir se réorganiser car le matériel de maraîchage est rangé dans l’espace dédié à ce futur atelier. Donc il va falloir que chacun s’adapte aux autres.

Vous habitez sur place, vous verriez vous vivre ailleurs ?
Je suis né ici. J’ai du mal à lâcher, c’est ma passion. Après, il faut bien partir un jour. Mon père a arrêté à 55 ans, certes pour des raisons de santé, mais il est parti habiter ailleurs, donc ça prouve que c’est faisable. En partant à la retraite progressivement, je me prépare. Je suis passé de 70 à 80 heures par semaine en 2006, à 35 h en 2009, et 10 h par semaine aujourd’hui. Avec Guillaume, on travaille quasiment ensemble et les discussions sont riches avec tous les installés.

Quel conseil donneriez-vous à un agriculteur qui souhaite céder sa ferme ?
Ce n’est pas facile de donner des conseils, il y a tellement de paramètres dans la tête des agriculteurs. Dans mon esprit, ce qui est vraiment important, c’est d’installer des jeunes. Et comme j’ai été président de CUMA pendant 20 ans, j’ai une marotte, qui est celle d’empêcher les agriculteurs, bio comme conventionnels, de s’équiper individuellement, car en procédant de la sorte on s’endette et on s’isole. Avant, il y avait la messe, le syndicat, aujourd’hui, il y a très peu d’endroits de discussion. Ma réflexion est donc qu’en partageant le matériel, plus on bosse, plus on se voit. Et mieux vaut une CUMA suréquipée qu’une ferme suréquipée, car une ferme suréquipée est impossible à transmettre.