[PORTRAIT] GAEC de Penher Huel – S’enraciner sans posséder

Nouvelle thématique des portraits Symbiose :
« S’installer, transmettre, faire circuler les fermes ».
À travers les prochains témoignages, l’envie est de montrer que la transmission et l’installation peuvent prendre différents chemins.
Premier portrait.

Et si l’on pouvait s’installer en agriculture sans devenir propriétaire de sa ferme ?
Aux Champs du Moros, à Melgven, le GAEC de Penher Huel a fait le choix d’un modèle collectif, rendu possible par l’acquisition des terres par Terre de Liens. Quatre associé·es, Perig Herbreteau, Mathilde Ollivier, Margaux Pourret et Lucille Rieux, y font cohabiter élevage laitier, maraîchage et grandes cultures avec transformation boulangère. Une installation singulière, où l’accès au foncier est pensé autrement, et où la réussite se mesure, aussi, au temps que l’on souhaite préserver pour vivre. Entretien avec Lucille.

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© Photo : Matthieu Chanel

Une ferme, quatre parcours, un même horizon

Le projet des Champs du Moros s’est construit au fil des rencontres. Le projet de s’installer à plusieurs à Penher Huel remonte à 2023, quand un premier groupe de sept personnes commence à mûrir un projet. Après deux ans, les visions du travail divergent et le collectif se resserre autour de celles et ceux dont la vision du travail en collectif semble d’avantage se rejoindre.
Les quatre associés s’installent ensemble en décembre 2024, sous forme de GAEC et un seul dossier. Une démarche inhabituelle, qui suscite des questions auprès des instances agricoles. « On était un peu des ovnis », évoque Lucille. Sans lien familial, ils ont choisi de construire ensemble leur outil de travail. Une cinquième personne est aujourd’hui en parrainage et devrait rejoindre le GAEC l’année prochaine.
La ferme s’appelle Les Champs du Moros et l’entreprise GAEC de Penher Huel. Cette distinction est volontaire : le lieu pourrait, à l’avenir, accueillir d’autres activités, car la ferme est pensée comme un lieu à partager et à faire évoluer.

Des terres confiées, plutôt qu’achetées

Quand le collectif se constitue, la ferme vient d’être achetée par une personne disposant des moyens nécessaires pour acquérir terres et bâtiments. Pour les agriculteurs, l’opération aurait été hors de portée. Le prix dépassait la seule valeur agricole : les bâtiments en pierre, à une vingtaine de minutes de la mer, avaient aussi une valeur immobilière.
Cette acquisition a rendu la suite possible, mais une question se pose vite : comment éviter que la propriété du foncier ne crée un déséquilibre entre associés ? Le groupe souhaite que Terre de Liens rachète les terres. La personne qui les a achetées partage cette volonté et accepte de jouer, pour un temps, le rôle de passeur. « Nous, on souhaitait que ce soit Terre de Liens qui rachète la ferme dans un court-moyen terme parce qu’on trouve que pour l’équilibre d’un collectif, c’est beaucoup plus sain. »
La démarche est engagée rapidement. Une première acquisition concerne 60 hectares, puis 23 hectares attenants sont mis en vente par la SAFER. La demande est déposée en septembre et l’achat réalisé en décembre 2024. Au total, environ 80 hectares sont acquis par Terre de Liens. Les agriculteurs en louent les terres ; les bâtiments relèvent d’une situation distincte, encore en discussion.
Ce parcours n’est évidemment pas reproductible à l’identique, chaque projet est différent, mais une conviction demeure : l’accès à la terre ne devrait pas dépendre uniquement de la capacité à l’acheter.

Investir dans le travail, pas dans la propriété

Le portage foncier par Terre de Liens permet de consacrer les investissements aux outils de production. Environ 450 000 euros ont été empruntés pour équiper la salle de traite, installer la boulangerie, aménager les serres, constituer le troupeau et acheter le matériel nécessaire aux cultures. L’installation aurait été bien trop lourde avec l’achat des terres et des bâtiments. « Notre projet tient parce qu’on n’est pas propriétaire des terres. »
L’agriculture exige déjà du temps et des investissements ; le remboursement du foncier peut ajouter une pression considérable. Ici, les moyens sont consacrés à ce qui permet de travailler et de produire, plutôt qu’à l’acquisition d’un patrimoine.
« On préfère mettre en place un outil de travail qui fonctionne, essayer de se rémunérer le mieux possible tout au long de notre carrière. »
Ce choix engage aussi une certaine idée de la transmission. La ferme est inscrite dans le temps long : en tant que ferme Terre de Liens, elle a vocation à rester un lieu d’agroécologie bien après le départ des associés. La terre n’est pas envisagée comme un patrimoine à léguer nécessairement à ses enfants, mais comme un outil de travail à confier à celles et ceux qui voudront poursuivre cette démarche.
« Il peut être très beau, d’ailleurs, de se dire qu’on transmet des terres à sa famille. Mais nous, on est plutôt sur l’idée de transmettre des terres et une ferme à d’autres personnes qui ont envie d’avoir un modèle un peu comme le nôtre. Et nous concernant, comme on ne repartira pas avec de l’argent issu de la vente de la ferme, notre objectif est de nous rémunérer correctement le temps que durera notre activité comme paysan.nes. »

Trois ateliers pour faire vivre la ferme

Sur environ 80 hectares, dont quelque 67 hectares de SAU, trois activités se côtoient :
élevage laitier, maraîchage et grandes cultures avec transformation en pain. Le GAEC rassemble 5,5 UTH.
Le troupeau compte une cinquantaine de vaches, principalement de race Kiwi et la conversion biologique a été validée par l’agrément obtenu en avril 2025.
Le système repose sur un vêlage groupé de printemps, en accord avec la pousse de l’herbe. La salle de traite sera fermée deux mois en hiver, pour offrir une période sans traite. Le démarrage du troupeau et la FCO ont perturbé le calendrier, mais l’objectif reste de travailler au rythme du vivant et de ménager du repos.
Le maraîchage est porté par une associée et une personne en parrainage, sous deux grandes serres, représentant 1 600m², et sur 2 500 m² de plein champ. Une trentaine de légumes sont produits ; le travail demeure largement manuel.
Lucille porte le troisième atelier, avec l’appui récent d’un salarié à mi-temps. Cet atelier associe grandes cultures et boulangerie : les céréales sont transformées en farine puis en pain, afin qu’une partie de la valeur reste sur la ferme.
Le lait est principalement vendu à Biolait, avec un peu de lait cru en vente directe. Les légumes rejoignent la vente à la ferme, des commerces, des écoles et en format panier pour les salariés de trois entreprises. Le pain est vendu à la ferme et auprès d’écoles et de cantines. Le collectif assure deux permanences de vente directe par semaine.

L’égalité comme condition du collectif

L’équilibre ne repose pas seulement sur la répartition des ateliers. La propriété peut créer une différence de pouvoir : celui qui possède les terres n’est pas dans la même situation que celui qui les loue. Les associés ont voulu éviter cette asymétrie et poser, dès le départ, des bases communes pour construire leur projet sur un pied d’égalité. « On est à égalité dans l’entreprise, mais on est aussi à égalité parce qu’on est tous locataires. »
La location préserve une base commune : personne ne porte seul la propriété des terres, ni ne fait peser sur les autres son remboursement. La ferme reste un outil partagé. Le collectif demande confiance, mais permet de décider ensemble, sans que la propriété du sol ne définisse la place de chacun.

S’entourer pour faire durer

Les premières années sont intenses : les ateliers démarrent, les pratiques s’ajustent, les débouchés se consolident. L’équilibre reste à construire, mais un cap est fixé : ne pas laisser le travail occuper toute la vie.
« Un 35-40 heures, ça nous plairait bien. »
Ce rythme reste un horizon. Chaque nouvelle activité devra tenir compte du temps disponible et des personnes présentes. Rémunération, repos et capacité à durer, comptent autant que les choix techniques. « Nos positions bougent par rapport à il y a deux ans, quand on s’est rencontrés tous les quatre. On a envie de bien penser à notre cadre et temps de travail. »
À celles et ceux qui souhaitent s’installer, Lucille conseille de ne pas rester seuls. Le GAB, la Confédération paysanne et les structures locales aident à confronter son projet, comprendre les démarches et rencontrer les personnes qui pourront le défendre en commission. Contacter tôt Terre de Liens, au niveau départemental, permet aussi d’explorer le portage foncier. Il n’y a pas de recette universelle, mais s’entourer peut ouvrir des portes.


Aux Champs du Moros, la terre peut ainsi être cultivée sans être possédée : le collectif espère ainsi donner à la ferme davantage de chances de durer et de passer, un jour, entre d’autres mains.

Publié le 2 novembre 2026

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