Marc Dufumier : « Penser une agriculture qui ne tue pas »

Dufufu

Marc donnera une conférence au salon le 12 octobre à 16h. Voici l’interview qu’il a donnée à SymBIOse.


Ingénieur agronome et professeur émérite à AgroParisTech, Marc Dufumier est un ardent défenseur de l’agriculture biologique. Il a récemment publié « Famine au Sud, Malbouffe au Nord », aux Éditions du Nil, et donnera une conférence vendredi 12 octobre au salon La Terre est notre métier, qui s’intitulera : « Agriculture biologique et semences paysannes ». 

Pouvez-vous nous racontez brièvement votre parcours et nous expliquer ce qui vous a amené à vous intéresser à l’agriculture biologique ?

J’ai entamé ma carrière d’agronome suite à ma formation à l’Institut agronomique de Paris par goût pour cette question. Puis je suis parti en coopération dans les pays du Sud, d’abord à Madagascar, puis au Venezuela et au Laos. Je suis resté deux à trois ans dans chaque pays. J’y ai observé attentivement les paysanneries. Elles y pratiquent des agricultures complexes, souvent , sans le dire ou le savoir, car ils n’ont tout simplement pas les moyens d’acheter des intrants chimiques. Ce sont des agricultures artisanales, manuelles, peu productives mais très savantes. J’ai plus appris en agronomie là-bas sur place que dans mon institut d’origine. Et c’est de là que j’ai découvert qu’on pouvait aller vers des systèmes intensément écologiques.

Justement, vous parlez de l’AEI comme d’un système d’agriculture savante. Qu’est ce que cela signifie pour vous ?

C’est un concept que je trouve bon. Si cela consiste à utiliser de manière intensive l’énergie solaire et le carbone du CO2 atmosphérique pour fabriquer notre énergie alimentaire, à utiliser de manière intensive l’azote de l’air pour fabriquer des protéines avec des légumineuses ; si cela consiste à utiliser de manière intensive toutes les énergies naturelles renouvelables ainsi qu’une main d’œuvre actuellement sous utilisée dans les exploitations conventionnelles, alors ça me va bien. Je n’ai pas envie de me concentrer sur la bataille des mots. Puisque que le terme AEI est une marque déposée, je préfère désormais parler d’agriculture intensément écologique, ce qui signifie faire une utilisation intensive de toutes les énergies renouvelables, un usage raisonnable des énergies fossiles et zéro agro-toxiques. Aujourd’hui, il faut penser une agriculture qui ne tue pas.

Vous qui avez passé beaucoup de temps dans les pays du Sud, que peut-on apprendre d’eux en matière d’agronomie ?

Certes, nous ne sommes pas sous les tropiques, mais il faut avoir l’humilité de se dire qu’on peut apprendre des pays du Sud. On remarque par exemple que chez les paysanneries du Sud, on met souvent l’accent sur une couverture végétale maximale des sols et la plus prolongée possible dans l’année. Ainsi, on maximise la photosynthèse à l’hectare. On peut chez nous s’inspirer de ces pratiques afin qu’il n’y ait pas un rayon du soleil qui ne tombe à terre ; il faut que tous les rayons du soleil tombent sur une feuille en état de transpirer et d’avoir des échanges gazeux avec l’atmosphère. Nous ne proposons pas de retourner à l’âge de pierre, mais ce n’est pas inutile de regarder dans le rétroviseur, de retrouver des variétés anciennes, de se ré-intéresser à la microbiologie des sols, de s’intéresser aux pratiques associées comme l’agroforesterie.

A l’inverse, que peut-on leur apporter en termes de développement de l’agriculture biologique ?

On peut bien sûr leur apporter des connaissances techniques et scientifiques, notamment en ce qui concerne les champignons  mychoriziens pour un meilleur usage du phosphore par la voie biologique. Mais je crois que la meilleure chose qu’on puisse leur donner, c’est le droit de se protéger de nos exportations de céréales, de nos excédents de poulets bas de gamme, de notre poudre de lait. C’est invraisemblable qu’en France on puisse produire du poulet nourri avec du soja brésilien afin d’être vendu en Arabie-Saoudite et qu’ensuite nous importions 40% des volailles consommées en France. Autre exemple : un paysan sénégalais qui a deux ou trois vaches laitières. Il utilise une partie de sa production pour nourrir sa famille, mais comment peut-il écouler les quelques litres de lait qui lui restent sur le marché du coin sachant qu’en face il est concurrencé par une poudre lait à prix cassé. Nous leur faisons le plus grand tort alors même que nous avons bien d’autres choses à faire de plus utile : produire nous-mêmes les protéines végétales en substitution du soja ou du tourteau de soja transgénique importé des Amériques. Nous ne devons pas aller concurrencer les paysans pauvres sur leurs marchés intérieurs en faisant du dumping avec nos excédents de production, et devons les laisser instaurer des droits de douanes sur ces produits. En face, nous devons privilégier la qualité et conquérir notre autonomie fourragère avec des légumineuses : trèfle luzerne, pois, féveroles, etc. Pourquoi eux n’auraient pas eux aussi le droit de protéger leur agriculture vivrière ?

Vous avez pris part aux négociations du Grenelle de l’environnement. Aujourd’hui le constat est que nous n’atteindrons pas l’objectif de 20% de SAU en 2020. Qu’a-t-il manqué pour l’atteindre ?

Nous n’avons pas assez joué sur le système de bonus-malus. Si on veut l’adhésion de plus grand nombre à l’agriculture biologique il faut à la fois mettre en place davantage de moyens, et d’incitations financières pour que cela soit de l’intérêt de nos producteurs. L’intérêt pour les producteurs, c’est que leur travail soit bien rémunéré et créateur d’emploi, en échange d’un bon produit. Les moyens, c’est par exemple que les engrais chimiques coûteux en énergie fossile soient taxés, et qu’au lieu d’importer du gaz russe et norvégien pour fabriquer des engrais azotés de synthèse on produise des protéines végétales fabriqués avec des légumineuses à destination de l’alimentation animale (féverole, lupin, luzerne, etc.) et humaine (pois chiches, haricots, fèves…) qui vont fixer naturellement l’azote dans le sol. Cette défense des légumineuses induit par extension la défense des abeilles, et donc la fécondation des poiriers… c’est systémique.

Cela implique donc de modifier le système de distribution des aides de la PAC…

Il faut vraiment aller vers un système plus incitatif à la bio. Celle-ci doit être mieux rémunérée, car elle est plus artisanale, et nécessite donc plus de main d’œuvre, même s’il est vrai que son coût environnemental est moindre. Si les paysans sont biens rémunérés, ils vont être intéressés de se tourner vers l’agriculture biologique.
Dans un premier temps, il faudrait recoupler les aides PAC sur la production de légumineuses afin de pouvoir retrouver notre autonomie en protéines. L’Europe est déficitaire  au ¾ et la France au 2/3 dans la production de protéines pour l’alimentation animale. Pour de mauvaises raisons, nous nourrissons nos animaux avec des protéines importées, des sous-produits d’agrocarburants, des céréales fertilisées avec des engrais azotés de synthèse produits avec du gaz naturel russe et norvégien. Donc, occupons-nous de produire nous-mêmes ces protéines avec des trèfles, de la luzerne, des vesces, du sainfoin, etc.
Ensuite, nous pouvons actionner le levier de la restauration collective. Pour cela il faut que les aides du premier pilier de la PAC retournent aux agriculteurs, par des prix garantis en échange de produits bio livrés aux cantines. Ainsi, au lieu de leur verser des subventions, on leur garantira des prix stables et rémunérateurs à travers un débouché stable et croissant qu’est la restauration collective, que ce soit à travers les cantines scolaires, les établissements sous la tutelle des collectivités territoriales, mais aussi via les restaurants d’entreprise. Le but étant de proposer une alimentation de qualité à tous, sans que ça coûte plus cher aux personnes les plus modestes. Beaucoup de collectivités le font déjà mais en le finançant avec des impôts locaux, et on sait qu’en temps de crise, les collectivités ont des budgets serrés et sont moins enclines à dépenser plus d’argent sur ces postes-là. D’où la nécessité de financer l’alimentation bio par la PAC.

Que manque-t-il encore pour arriver à mettre en place un tel système ?

Pour l’instant, l’argument consiste à dire que les associations environnementales, les syndicats agricoles bio, les associations et fédérations de défense des consommateurs ne sont pas encore assez puissants pour contrecarrer le pouvoir des syndicats agricoles conventionnels déjà en place.

A , votre conférence s’intitule « Agriculture bio et semences paysannes », comment justement privilégier les semences paysannes ,alors que Kokopelli a récemment perdu son procès contre les graines Baumaux ?

Il faut faire pression pour que la loi change. La production en masse de semences dites « améliorées » a entraîné la baisse du nombre de variétés, sélectionnées sur un potentiel génétique de rendement élevé mais souvent sensibles aux maladies et ravageurs locaux. On a exclu les variétés qui étaient les plus aptes à s’adapter à des environnements particuliers alors qu’on va avoir désormais besoin de ces variétés rustiques pour justement s’adapter aux aléas croissants qui résultent du réchauffement climatique global. Aujourd’hui, on demande aux agriculteurs d’adapter leurs divers environnements à un faible nombre de variétés dites « améliorées », alors qu’on avait autrefois une multitude de variétés adaptées à ces divers environnements. On a fait fausse route et il faut revenir à des variétés plus rustiques, pour et par l’agriculture biologique. Et pour atteindre ce but, il faudra tout faire pour faire changer la loi.

Propos recueillis par Antoine Besnard

 

  Réservez vos places pour la conférence sur : www.salonbio.fr

 

 



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